L'Express du 10/01/2005
Le grand bain de la mondialisation

par Chloé Hoorman
Une croissance soutenue, des atouts indéniables...
Pourtant, pour faire face à la concurrence - notamment dans ses secteurs
phares, l'industrie et le tourisme - le pays est confronté à de nouveaux défis.
Et doit se réformer
«Pour relever les nouveaux défis de la
mondialisation, nous devons une fois de plus retrousser nos manches!» Ce chef
d'entreprise énergique n'y va pas par quatre chemins pour dessiner l'avenir
de l'économie tunisienne. Avec un taux de croissance annuelle qui dépasse régulièrement
5% et un revenu par habitant parmi les plus élevés de la région, le pays
n'a pas à rougir de la comparaison avec ses voisins. Mais l'économie,
longtemps protégée, s'ouvre peu à peu au reste du monde, se heurtant de
plein fouet à la concurrence internationale: celle des pays d'Europe centrale
et orientale, de la Turquie, de la Chine... «Nous sommes soumis à des
contraintes extérieures de plus en plus fortes, mais nous sommes prêts»,
assure Mohamed Nouri Jouini, ministre du Développement et de la Coopération
internationale [équivalent du ministre de l'Economie]. Pour convaincre ses
clients européens de sa capacité à rester compétitive face à ses
puissants concurrents, la Tunisie s'est lancée dans un programme de mise à
niveau ambitieux.
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Les banques, autrefois prodigues,
n'accordent aujourd'hui leurs prêts qu'au compte-gouttes
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Piliers de l'économie, l'industrie et le
tourisme sont l'objet de toutes les attentions. De la modernisation des équipements
à la formation du personnel, l'ampleur des subventions accordées aux
entreprises témoigne de la volonté d'aller de l'avant, avec pour objectif
non plus tant la quantité que la qualité. Parallèlement à ces secteurs
traditionnels, la Tunisie mise sur le développement des nouvelles
technologies. Elle forme chaque année des milliers d'ingénieurs et
d'informaticiens dans l'espoir de réussir son passage à une «économie du
savoir». Dans tous les domaines, les défis à relever sont nombreux, mais
rien n'est joué!
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1.
Chiffres clefs
Population 10,5 millions
Croissance du PIB 5,6%
PIB/hab. 2 170 €
Taux de pauvreté 4%
Chômage 14,3%
Inflation 2,7%
Déficit courant en% du PIB 2,9%
2.
Internet en Tunisie
Nb d'internautes 771 000
Nb de sites Internet tunisiens 1 600
Nb de Publinet 305
Nb d'ordinateurs/100 habitants 4,1
3.
Exportations
Avec
un total dépassant les 10 milliards de dinars en 2003 (6,2
milliards d'euros), les exportations représentent un tiers du
PIB tunisien.
Que vend la Tunisie?
Textiles et cuir 47,2%
Industries mécaniques et électriques
20,8%
Agriculture et industries agroalimentaires
7,3%
Energie et hydrocarbures 10%
Mines, phosphates et dérivés 6,6%
Industries diverses 8,2%
A qui?
Union européenne 80,7%
France 32,5%
Italie 22,1%
Allemagne 10,7%
Espagne 4,7%
Sources: Institut national de la
statistique, Banque centrale de Tunisie, Agence Tunisienne d'internet
et cepex
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Secteur phare de l'économie tunisienne - un
cinquième du PIB et 15% des emplois - l'industrie s'apprête à affronter la
tempête. L'élargissement de l'Europe à l'Est, l'année dernière, la fin,
ce mois-ci, des accords multifibres, qui contingentaient les importations de
textile en provenance de Chine et d'Inde, et la mise en place d'une zone de
libre-échange avec l'Union européenne en 2007 abolissent la plupart des
avantages dont bénéficiaient jusque-là les entreprises implantées en
Tunisie. «Celles qui ne s'y sont pas préparées vont prendre une grande
claque», prévient un économiste.
Premier menacé, le textile représente plus de
40% des exportations tunisiennes. Après une croissance soutenue (+ 10% par an
entre 1997 et 2001), la production est désormais quasi stable. «Le secteur
est enrhumé. Nous avons dû fermer 2 usines sur 5, faute de commandes: nos
clients achètent de plus en plus en Asie», constate Mabrouk Ben Abdallah,
dont les usines fournissent de grandes marques de prêt-à-porter européennes,
comme Promod ou Okaïdi. «Ici, le prix de revient d'un jean est de 8 €,
alors qu'en Chine son prix de vente est de 6 €!» Le niveau des salaires pèse
lourdement dans la balance: un ouvrier tunisien gagne chaque mois entre 115 et
130 € (pour 40 à 48 heures de travail par semaine) quand un ouvrier chinois
perçoit entre 50 et 60% de moins. Les grandes centrales d'achats ont vite
fait leurs comptes, et la Tunisie perd déjà du terrain. Quatrième
fournisseur de l'Union européenne en produits textiles, elle était jusqu'en
2002 le premier fournisseur de la France, avant d'être surclassée par la
Chine en 2003. Même les Tunisiens s'y mettent: dans les souks de Tunis, le
raz de marée du made in China a commencé.
Jeans, tee-shirts, vestes en cuir... les prix défient toute concurrence. «Sur
les grandes séries, nous avons décroché depuis dix ans, reconnaît Afif
Chelbi, ministre de l'Industrie. Mais nous n'avons pas dit notre dernier mot:
si le prix était le seul facteur de choix, il n'y aurait plus d'usines ici
depuis longtemps!» Alors que la Banque mondiale estime qu'un tiers des 250
000 emplois du secteur sont menacés, l'heure du grand bond en avant a sonné!
«Nous devons miser sur la qualité et exploiter au mieux l'atout de la
proximité géographique et culturelle», assène Afif Chelbi. Dans un secteur
qui fonctionne de plus en plus à flux tendu, les délais de production et de
livraison constituent un élément de décision important. Or un jean fabriqué
en Asie et acheminé par bateau met de deux à trois mois pour arriver en
Europe, au lieu de seulement une à trois semaines au départ de la Tunisie.
Autre créneau porteur, le prêt-à-porter haut
de gamme. «Quelques euros de plus ou de moins à la sortie de l'usine ne pèsent
rien sur le prix final d'un jean Hugo Boss vendu 300 € aux Galeries
Lafayette, note Mabrouk Ben Abdallah. Notre capacité à respecter un cahier
des charges rigoureux et des délais serrés compte autant que la possibilité,
pour nos clients, de faire l'aller-retour dans la journée pour vérifier
eux-mêmes la qualité du travail.» Loin de céder à l'appel de l'Asie,
Benetton est bien décidé à rester implanté en Tunisie, tout comme de
grands noms de la lingerie féminine (Barbara, Chantelle, Sarah Lee...). Cela
suffira-t-il à sauver le textile tunisien? «La concurrence sera terrible»,
reconnaît Mohamed Nouri Jouini. Heureusement, d'autres secteurs prennent le
relais: les exportations de produits mécaniques et électriques ont été
multipliées par 5 en dix ans.» La filière des composants automobiles offre
de belles perspectives: depuis plusieurs années déjà, les grands équipementiers
européens comme Valeo investissent ou sous-traitent en Tunisie, profitant
d'une main-d'œuvre qualifiée et bon marché.
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Destination de masse, la Tunisie
aimerait redorer son image et promouvoir un tourisme plus haut de
gamme, sur le modèle du Maroc
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Pour assurer l'avenir de son économie, la
Tunisie a une autre carte de choix en main: le tourisme. Principale source de
devises du pays, il représente 6% du PIB et fournit 340 000 emplois directs
et indirects. Les plages de sable fin et le soleil attirent chaque année plus
de 5 millions de personnes, dont deux tiers d'Européens. «Fortement ébranlé
par les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et celui du 11 avril
2002 contre une synagogue de l'île de Djerba, le secteur est bien reparti en
2004», se félicite Wahid Brahim, directeur général de l'Office national du
tourisme tunisien, alors que les entrées ont progressé de 23% au premier
semestre par rapport à 2003. Destination de masse, destination «premier prix»,
la Tunisie aimerait redorer son image et promouvoir un tourisme plus haut de
gamme, sur le modèle du Maroc. «Le premier chantier est la mise à niveau du
parc hôtelier», constate Ahmed Smaoui, ancien ministre du Tourisme. Lancé
l'année dernière, le programme de modernisation concerne 45 unités hôtelières
d'une capacité d'accueil de 20 000 lits (soit 10% du total). Outre la rénovation
des infrastructures, il met l'accent sur la formation du personnel. «Aujourd'hui,
la qualité du service n'est pas à la hauteur de l'attente des touristes»,
regrette Hosni Djemmali, président de Sangho, tour-opérateur spécialiste de
la Tunisie. «Mais, quand on achète 200 ou 250 € la semaine en pension
complète, il ne faut pas attendre de miracle!» Avec un taux d'occupation qui
dépasse à peine 50%, les hôtels se livrent en effet une concurrence acharnée
et se trouvent en position de faiblesse face aux tour-opérateurs européens.
«La plupart préfèrent brader plutôt que de perdre des clients. Ils doivent
ensuite économiser sur tout: entretien, travaux, salaires, nourriture, etc.,
et travailler à perte... C'est la spirale infernale!» ironise un économiste.
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Chômage
Emploi prioritaire
Estimé à environ 14%, le taux
de chômage fait figure de tache d'encre indélébile sur le
beau bilan de l'économie tunisienne. Et, malgré un taux de
croissance élevé, autour de 5% par an, il devrait dépasser
les 16% en 2008, selon les estimations de la Banque mondiale.
Le nombre d'emplois créés chaque année apparaît
insuffisant au regard de l'augmentation de la population
active (3,5 millions de personnes en 2003): chaque année, 85
000 personnes arrivent sur le marché du travail pour
seulement 60 000 à 65 000 postes supplémentaires. Concernant
principalement les agriculteurs et les ouvriers non qualifiés,
le chômage touche aussi de plus en plus de jeunes diplômés.
En marge de ce chômage «officiel» existe un problème de
sous-emploi difficile à estimer. De nombreux Tunisiens
occupant un poste d'ouvrier ou d'employé complètent leur
activité par un «petit boulot» non déclaré (commerce,
artisanat, etc.). Les revenus qu'ils en tirent, loin d'être négligeables,
représentent entre 25 et 30% de leur salaire. C.H.
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Pour changer la donne, une seule solution:
diversifier l'offre afin d'attirer une nouvelle clientèle. De plus en plus
d'hôtels se dotent ainsi d'un centre de remise en forme ou de thalassothérapie,
tandis que d'autres s'associent à une clinique. «Le tourisme médical a de
beaux jours devant lui», assure Ahmed Smaoui. «Les Algériens et les Libyens
aisés viennent se faire soigner ici, car leur pays ne dispose pas
d'infrastructures médicales performantes. Nous accueillons également des
Britanniques lassés de devoir attendre des mois avant de pouvoir se faire opérer
dans leur pays. Enfin, de plus en plus de gens ont recours à la chirurgie
esthétique.» Susceptibles d'occuper les hôtels en dehors des vacances
scolaires, les retraités constituent aussi une cible de choix pour les
tour-opérateurs. La saison commence pour eux après les vacances de la
Toussaint et s'étend jusqu'au printemps, avec une période creuse au moment
des fêtes de Noël (ce qui tombe très bien pour accueillir les vacanciers).
Le forfait pour sept semaines est imbattable: 1 000 €! Loin des côtes, la
Tunisie développe aussi son offre touristique dans le Grand Sud. A la lisière
du Sahara, Douz et Tozeur attirent chaque année plus de 250 000 touristes...
mais le sable a plus de succès au bord de la mer. «La plupart ne font que
passer. Ils viennent de la côte en 4 x 4 ou en minibus climatisés et se
contentent d'un petit tour dans les dunes», constate avec regret Ahmed Smaoui.
Pour susciter l'intérêt d'une clientèle de plus en plus exigeante,
l'imagination des voyagistes est pourtant sans limites: dans quelques mois,
les touristes pourront parfaire leur swing sur le green du premier golf
tunisien construit en plein désert!
Etre réactif et s'adapter à la demande: cela
vaut pour le tourisme... et bien plus encore pour les secteurs les plus
pointus de l'économie, comme l'informatique ou les télécommunications. Dans
le domaine des nouvelles technologies, la Tunisie est bien décidée à se
faire sa place au soleil. Le pôle El Gazala, dans la banlieue de Tunis,
accueille déjà quelques poids lourds du secteur - Alcatel, Ericsson, ST
Microelectronics - convaincus de la compétitivité des ingénieurs tunisiens.
«Nos étudiants n'ont rien à envier à leurs camarades français», assure
Lotfi Ammar, directeur de Sup'Com, l'une des meilleures écoles d'ingénieurs
tunisiennes. «Certains obtiennent même un double diplôme, conjointement
avec l'Ecole nationale supérieure des télécommunications [Télécom Paris].»
Et à la sortie, à compétence égale, leur salaire est deux fois moins élevé
que celui d'un ingénieur français.
Si les entreprises étrangères s'implantent en
Tunisie, quelques entreprises tunisiennes agissent à l'échelle
internationale, telle BFI. Créée en 1994, l'entreprise conçoit des
logiciels bancaires pour de grands groupes comme BNP Paribas ou la Société générale.
Pour autant, franchir la frontière reste un vrai parcours du combattant pour
beaucoup de start-up. «Nous avons du mal à convaincre nos partenaires européens,
car la plupart de nos produits ne peuvent être préalablement testés sur le
marché tunisien, faute de demande», explique Med Sadok Mouha, directeur général
de Progress Engineering, spécialisée dans la conception de sites Internet et
d'applications en ligne. «Par ailleurs, nous ne disposons d'une connexion
Internet à haut débit que depuis quelques jours. Auparavant, nous devions
nous débrouiller avec une liaison à 56 ko...»
Secteurs traditionnels en reconversion, secteurs
de pointe en construction: la modernisation est indéniablement en marche.
Mais elle prend du temps. Trop? «Le niveau des investissements est encore
insuffisant, surtout dans le secteur privé», constate un économiste. Cette
frilosité a plusieurs explications, au premier rang desquelles la situation délicate
des banques. Le taux de créances douteuses atteint 22% (environ 6% en France)
et elles ne sont que faiblement provisionnées, autour de 44% (au lieu de 80
à 90% en Europe). Du coup, les banques, autrefois prodigues, n'accordent
aujourd'hui leurs prêts qu'au compte-gouttes. «Pour ne plus courir aucun
risque, elles exigent des garanties excessives, et nous devons parfois faire
une croix sur un contrat, faute de financement», témoigne un chef
d'entreprise. Le renflouement des banques par l'Etat, puis leur privatisation
devraient permettre de régler le problème d'ici à quelques années et
d'offrir aux entrepreneurs des services performants, alors que le recours aux
marchés financiers reste très limité. L'autre point noir de l'économie
tunisienne est le climat incertain des affaires. Selon un rapport de la Banque
mondiale publié en juin 2004, «les interventions discrétionnaires du
gouvernement et la participation restreinte de la population à la vie
publique contribuent à assombrir le climat des affaires et à renforcer le
pouvoir des «initiés», surtout en l'absence de tout contre-pouvoir fort.
Cela contribue également à réduire la transparence du marché et à décourager
toute prise de risque chez les entrepreneurs moins bien introduits». L'insécurité
juridique pèse aussi comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de
tout entrepreneur. «La justice poursuit rarement les mauvais payeurs... mais,
à l'inverse, une entreprise soumise à un contrôle fiscal n'a aucun moyen de
faire appel», souligne un économiste. La Banque mondiale dénonce par
ailleurs «l'attribution de généreux privilèges à certains secteurs, avec
le risque de cantonner le pays dans des activités menacées, comme le
textile, et de mal le préparer à une concurrence internationale accrue». En
cause, le traitement inégal entre les entreprises onshore - orientées vers
le marché local - et les entreprises offshore - qui exportent au moins 80% de
leur production. Ces dernières bénéficient d'une exonération d'impôt sur
les sociétés, de charges sociales allégées et de procédures
administratives simplifiées. «Nous souhaitons rapprocher peu à peu les deux
secteurs, mais cela ne se fera pas du jour au lendemain», explique Mohamed
Nouri Jouini, alors que les avantages fiscaux, déjà prolongés, doivent
prendre fin en 2008.
«La Tunisie a une position intéressante et
d'importantes potentialités, mais dans la plupart des domaines des réajustements
sont nécessaires si nous voulons conserver nos parts de marché», résume un
chef d'entreprise. A condition de monter dans le train en marche...

